Günther Anders (1902-1992) : technique et histoire

Même s’il porte sur la « déshumanisation de l’humanité », le second volume de L’obsolescence de l’homme ne pouvait a priori guère aller au-delà du point où Anders considère le danger d’une disparition réelle de l’humanité. Son sous-titre porte néanmoins Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle. Pour Anders, une nouvelle révolution industrielle est en effet survenue depuis le moment où les machines ont fabriqué d’autres machines, devenant ainsi des moyens pour d’autres moyens. Cette troisième révolution advient lorsque l’on considère ce qui est possible comme absolument obligatoire, et ce qui peut être fait comme devant absolument être fait. Ce stade industriel est définitif et irrévocable parce que même s’il ne conduit pas à la fin des temps, il ne pourra plus être suivi par un nouveau stade, de sorte qu’il restera pour toujours le temps de la fin. Cela signifie que les êtres humains vont conserver pour toujours leur nouvelle essence, même s’il s’agit en réalité d’un état artificiel dans lequel nous nous sommes plongés nous-mêmes. Seules des modifications à l’intérieur de ce système sont désormais susceptibles de se produire…

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Jacques Ellul (1912-1994) : les horizons philosophiques de la technocritique

Après La technique ou l’enjeu du siècle (1954), Jacques Ellul publie Propagandes (1962), puis L’illusion politique (1965), dans lequel il décrit la politique comme une activité envahissante, à tendance autoritaire, mais aussi illusoire, puisque ce sont les techniciens qui opèrent en réalité les choix décisifs. Le citoyen moderne, explique Ellul, charge la politique d’organiser la société idéale car il est persuadé qu’elle peut résoudre tous ses problèmes. Mais si la politique est efficace en matière d’organisation bureaucratique, administrative et économique, elle ne permet pas en revanche de répondre aux besoins profonds de l’homme, en particulier le problème du sens de la vie et celui de la responsabilité devant la liberté. Parce qu’au fond nous ne voulons pas vraiment être libres et prendre les responsabilités qui sont les nôtres, nous demandons à l’Etat de nous donner ce que nous voulons. Autrement dit, puisque nous n’avons pas le courage d’assumer la question morale et éthique, c’est-à-dire de faire l’effort de chercher ce qu’est le vrai, le juste et le bien, nous chargeons l’administration de s’en occpuer pour nous. Ce faisant, l’homme devient le serviteur de l’Etat : il se déshumanise au profit « du plus froid des monstres froids ». Et malgré cela, la politique n’a pas, au bout du compte, le pouvoir de ses ambitions. Elle est illusoire.

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Ernst Friedrich Schumacher (1911-1977): la société duale et le développement

Dans les deux premières sections de son célèbre ouvrage Small is Beautiful (1973), Schumacher analyse de manière critique les tendances profondes du monde moderne et en particulier sa tendance à gaspiller les ressources. Il met notamment en évidence le rôle dominant et les lacunes d’une pensée économique qui ne se préoccupe que de production, même au détriment des besoins les plus essentiels de l’être humain. Il pointe aussi les lacunes d’une éducation orientée toute entière vers les moyens au détriment des fins. Ayant identifié la démesure technologique comme la principale responsable des tendances destructives des sociétés modernes, il plaide pour le développement de techniques à visage humain, techniques dites intermédiaires parce qu’elles se situent entre les outils primitifs et l’hubris technologique moderne, et qu’elles tiennent compte des limites humaines aussi bien que de la nécessité de préserver les équilibres naturels. C’est ce qu’il exprime par la formule demeurée célèbre : « Small is beautiful ». Continuer la lecture de « Ernst Friedrich Schumacher (1911-1977): la société duale et le développement »

Alexander Grothendieck (1928-2014): la responsabilité du chercheur

Alexander Grothendieck en 1970. Photo Konrad Jacobs, Erlangen (© MFO: Mathematisches Forschungsinstitut Oberwolfach gGmbH).

Biographie

            Mathématicien de génie né à Berlin en 1928 d’un père anarchiste russe d’origine juive (Alexander Schapiro) et d‘une mère journaliste allemande (Johanna Grothendieck). Il prend le nom de sa mère en raison de la montée de l’antisémitisme. En 1933, ses parents quittent l’Allemagne pour la France, puis en 1936 pour l’Espagne, où ils se battent aux côtés des anarchistes. Le jeune Alexander est recueilli par une famille aisée, qui l’emmène à Paris rejoindre ses parents en 1939. Son père est ensuite enfermé au camp du Vernet, réservé aux exilés politiques, d’où il sera déporté et mourra à Auschwitz en 1942. La mère et l’enfant vont au camp de Rieucros, près de Mende, puis Alexander est hébergé dans une maison d’enfants du Secours suisse au Chambon-sur-Lignon. Il étudie ensuite au collège Cévenol, puis les mathématiques à l’Université de Montpellier (licence en 1948), enfin à l’ENS à Paris. Il soutient sa thèse à Nancy en 1953. Il passe ensuite deux ans à l’université de Sao Paulo puis se rend États-Unis, notamment à l’université de Harvard. Il visite ensuite de nombreux pays où il est invité comme mathématicien, mais, par conviction politique, refuse de se rendre dans l’Espagne de Franco.

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Jacques Ellul (1912-1994) : le phénomène technique

Historien, sociologue, théologien protestant et philosophe libertaire, Jacques Ellul est un penseur fondamentalement inclassable surtout connu pour ses réflexions sur la technique et l’aliénation au XXe siècle. Il est tout à la fois un théoricien marxien (plutôt que marxiste) de la révolution politique et sociale et un anarchiste chrétien considérant la Bible comme un livre libertaire et appelant au rejet des institutions. Adepte résolu de la résistance non-violente aux conformismes, aux lieux communs et aux sollicitations de l’environnement social, il accorde une importance fondamentale à la liberté. Son œuvre, qui est immense, ne peut être présentée qu’à travers des thèmes et des fragments choisis, principalement ici à travers son approche du phénomène technique telle qu’elle est développée dans La technique ou l’enjeu du siècle (1954), qui restera son ouvrage majeur.

Très tôt, c’est-à-dire dès les années 1930, Ellul s’engage dans l’Eglise réformée de France tout en se passionnant pour l’œuvre de Karl Marx. Cela le situe dans une double perspective, qu’il considère comme une tension porteuse de sens, entre la théologie de la liberté et la sociologie marxiste. Dès 1934, il est aussi engagé avec son ami Bernard Charbonneau dans la mouvance personnaliste. Il anime un groupe non-conformiste, lié d’une part à la revue Esprit, d’obédience chrétienne, et d’autre part avec un groupe intitulé « Ordre nouveau », qui critique la société américaine et les désordres psychologique d’un appareil de production fondé sur les principes du taylorisme et du fordisme. Il mène par ailleurs des études de droit, une matière qu’il enseigne en faculté de 1937 à 1940, date à laquelle il est révoqué pour ses critiques envers le maréchal Pétain. Son père, qui a la nationalité britannique et autrichienne est alors interné, puis déporté. Lui-même se réfugie à la campagne, et participe en 1943-44 à la Résistance. Après la Libération, il enseigne l’histoire des institutions et l’histoire sociale, en particulier la pensée de Marx, à la faculté de droit de Bordeaux (1944-1980). Il devient aussi, pour un temps (1956-1971), membre du Conseil national de l’Eglise, qu’il tente vainement de transformer en mouvement actif au sein de la société française.

De 1973 à 1977, Ellul s’investit avec Bernard Charbonneau, s’investit dans une association écologiste intitulée Comité de défense de la côte aquitaine. Resté toute sa vie fidèle à ses racines provinciales, il considère que ce choix a nui à la reconnaissance et à la diffusion de son œuvre, car la France demeure un pays où les activités intellectuelles demeurent extrêmement centralisées.

Source : Article « Jacques Ellul » de l’encyclopédie en ligne Wikipedia.

Critique technologique
La centrale nucléaire du Bugey, parfait symbole de l’idéologie technicienne contemporaine, qui selon Ellul a remplacé le scientisme hérité du XIXe siècle (© EDF, 2018).
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Bernard Charbonneau (1910-1996): retrouver Eden

Critique de la technologie
Bernard Charbonneau (© Wikipedia Commons)

Penseur français connu pour avoir dénoncé dès les années 1930 ce qu’il considérait être la dictature de l’économie et du développement. Dès 1935, il rédige avec son ami Jacques Ellul des Directives pour un manifeste personnaliste dans lequel il critique, au nom d’un idéal de liberté et d’autonomie, l’idéologie productiviste et techniciste qui anime tout autant le libéralisme que le communisme ou le fascisme et conclut par appel pour une cité ascétique afin que l’homme vive. Cette prise de position, et l’œuvre critique qui suivra, lui vaudront d’être considéré a posteriori comme un pionnier de l’écologie politique.

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Lewis Mumford (1895-1990) : le mythe de la machine

Critique technologique
Pittsburgh à l’époque de la révolution industrielle, vue depuis la rivière Monongahela. C’est d’abord en tant qu’urbaniste, et à partir des villes, que Mumford a élaboré sa réflexion sur le développement historique des techniques et sur leur emprise dans les sociétés humaines.

Dans Technics and Civilization (1934), Lewis Mumford développait une vision encore assez optimiste de l’ère néotechnique appelée à succéder à l’ère paléotechnique : grâce à l’électricité, qui devait succéder au règne destructeur de la machine à vapeur et à l’exploitation de l’homme par l’homme, il espérait voir venir une époque où la vie organique reprendrait ses droits et où, après la dureté de l’ère industrielle, l’humanité renouerait avec une croissance harmonieuse.

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Rachel Carson (1907-1964): DDT et pollution

Critique de la technologie
Rachel Carson vers 1940, d’après une photo d’employée du US Fish and Wildlife Service (© Wikipedia Commons).

Rachel Carson est une biologiste marine et une vulgarisatrice scientifique américaine. Elle a fait l’essentiel de sa carrière au Bureau des pêches des Etats-Unis (« US Bureau of Fisheries », puis « US Fish and Wildlife Service »), pour lequel elle rédigeait des articles de vulgarisation, fondés sur des données rigoureuses, destinés à paraître dans la grande presse de l’époque. En 1951, elle publie The Sea around us, qui est un énorme best-seller et lui permet de devenir un écrivain reconnu. Suivent alors The Edge of the Sea (1955), ainsi que la réédition de Under the Sea-Wind, son premier livre qui datait de 1941. L’ensemble constitue une trilogie d’ouvrages sur la mer, qui sont autant d’hymnes à l’interdépendance de tous les êtres vivants, en particulier les poissons, les mollusques et les oiseaux marins. À la fin des années 1950, Rachel Carson se concentre sur la protection de l’environnement et sur les problèmes causés par des pesticides de synthèse, en particulier le DDT. Ceci la conduit à publier Silent Spring (1962), dont le retentissement aboutira quelques années après sa mort en 1964 à la création de l’« Environmental Protection Agency » (1970) et surtout à l’interdiction du DDT aux Etats-Unis (1972).

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Günther Anders (1902-1992) : sur la bombe

Critique technologique
Le centre d’Hiroshima après l’explosion de la bombe.

Die Antiquiertheit des Menschen, Band I: Über die Seele im Zeitalter der zweiten industriellen Revolution (1956)

Traduction française : L’obsolescence de l’homme, t. 1 : Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (2002).

Le thème du 4e essai de l’ouvrage, qui est l’aveuglement devant l’apocalypse, a obsédé Günther Anders pendant la plus grande partie de sa vie. Dans la préface à la 5e édition, qui date de 1979, il écrivait :

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