Ernst Friedrich Schumacher (1911-1977): la société duale et le développement

Dans les deux premières sections de son célèbre ouvrage Small is Beautiful (1973), Schumacher analyse de manière critique les tendances profondes du monde moderne et en particulier sa tendance à gaspiller les ressources. Il met notamment en évidence le rôle dominant et les lacunes d’une pensée économique qui ne se préoccupe que de production, même au détriment des besoins les plus essentiels de l’être humain. Il pointe aussi les lacunes d’une éducation orientée toute entière vers les moyens au détriment des fins. Ayant identifié la démesure technologique comme la principale responsable des tendances destructives des sociétés modernes, il plaide pour le développement de techniques à visage humain, techniques dites intermédiaires parce qu’elles se situent entre les outils primitifs et l’hubris technologique moderne, et qu’elles tiennent compte des limites humaines aussi bien que de la nécessité de préserver les équilibres naturels. C’est ce qu’il exprime par la formule demeurée célèbre : « Small is beautiful ».

Dans les sections III et IV de l’ouvrage, Schumacher développe sa réflexion sur les principes qui doivent présider à l’organisation d’une économie non-violente capable de prendre en compte les limites à ne pas dépasser afin de respecter la vie et de sauver notre maison Terre. Inspiré par la philosophie bouddhiste, il plaide pour une économie qui serait sensible au bien-être des producteurs et à celui de la société autant qu’à la nécessité de produire. Cette partie « pratique » expose donc les principes d’un développement fondé sur des « technologies intermédiaires » permettant de surmonter les dualismes qui fragmentent les sociétés du Tiers Monde en opposant les riches aux pauvres, les éduqués aux non-éduqués et les citadins aux ruraux. Avec le recul de près d’un demi-siècle, ces principes paraissent devoir s’appliquer également aux sociétés avancées d’un monde globalisé, car ces sociétés développées ont désormais elles aussi un caractère dual qui devient de plus en plus évident. Une comparaison avec les principes de l’écologie politique occidentale ne manquera pas de faire ressortir l’originalité autant que l’actualité de ces idées.

Critique technologique
Une série de dispositifs « low tech », nom moderne des techniques intermédiaires.

Small is Beautiful: A Study of Economics as If People Mattered (1973). Sections III et IV

Traduction française: Small is beautiful. Une société à la mesure de l’homme (1979).

III. Le Tiers Monde

1. Le problème du développement dans des économies duales

L’une des tendances majeures et disruptives des économies du Tiers Monde est la coexistence de deux modes de vie et de deux mondes différents, l’un riche et développé, l’autre pauvre et traditionnel. C’est ce que Schumacher appelle des économies et des sociétés duales, où peut-être 15% de la population vit dans de grandes villes modernes et le reste végète à la campagne ou dans de petites villes. Or les efforts de développement se concentrent dans les grandes villes, ce qui rend l’extension du développement dans les zones rurales d’autant moins probable, car l’environnement nécessaire à l’économie moderne y fait défaut. Or cet environnement favorable ne peut être créé de zéro : il faut en effet passer par différentes étapes de développement et d’amélioration du contexte socio-économique, à commencer par la sortie de la misère. Ce qui manque ensuite, et qui devrait d’ailleurs venir en premier, c’est tout de l’éducation, de l’organisation et de la discipline, qui sont trois des conditions nécessaires à la bonne exploitation des ressources et à la sortie de la misère. A l’inverse, lorsque ces conditions sont présentes, un pays même détruit par la guerre se relève rapidement (voir l’Allemagne et le Japon après 1945).

En fait, l’éducation, l’organisation et la discipline progressent graduellement : elles n’évoluent pas par sauts. L’introduction d’activités économiques nouvelles ne peut réussir que si ces trois bases du développement existent déjà dans la société d’accueil. Sinon, ces activités nouvelles risquent d’empêcher le développement plus que de le faciliter en mobilisant des ressources qui seraient mieux utilisées autrement, avec pour conséquence d’accentuer le caractère dual de l’économie. Le problème du développement n’est donc pas en premier lieu une question d’économie : c’est d’abord une question d’implication de l’ensemble des populations concernées. Ce qui est bon pour les riches ne l’est pas forcément pour les pauvres.

2. Le besoin d’une technologie intermédiaire

Dans beaucoup de pays, l’aide au développement n’empêche pas l’écart entre les riches et les pauvres de se creuser. Il est en effet plus facile d’aider ceux qui sont déjà en capacité de s’en sortir que les autres, c’est-à-dire les villes ou les pays qui disposent déjà d’un secteur moderne. Comment donc convient-il d’aider les gens qui vivent dans un secteur traditionnel ?

Le problème des pauvres est leur faible productivité et leur faible employabilité. L’efficacité des villes rend la production rurale moins concurrentielle encore, ce qui pousse les gens à l’exode vers les villes. D’où la nécessité de créer des industries rurales viables dans les petites villes et à la campagne. Il faut d’abord créer des emplois locaux, même peu productifs et peu payés, en permettant à chacun de produire quelque chose (première condition). Ces emplois doivent nécessiter peu d’investissements en capitaux (seconde condition). Ils ne doivent pas nécessiter des compétences techniques élevées (troisième condition). Enfin ils doivent tirer parti des ressources locales et produire pour une clientèle locale (quatrième condition). Ces conditions nécessitent une approche régionale du développement et le recours à une technologie intermédiaire.

Par approche régionale du développement, il faut entendre une économie dont la taille ne soit pas excessive, sans quoi les ressources iront se concentrer dans le secteur moderne des métropoles. Le cas de l’Italie montre bien que le succès du Nord s’est fait et se fait encore au détriment du Sud. A l’inverse, la Suisse, subdivisée en plus de 20 cantons, est prospère dans toutes ses composantes, ce qui démontre que la taille idéale pour un développement régional est de l’ordre de quelques centaines de milliers de personnes. Dans l’idéal, chaque région ou district doit posséder une cohésion interne, une identité, et au moins une ville qui puisse lui servir de centre. Elle a besoin d’une structure culturelle avec une école primaire dans chaque village, une école secondaire dans chaque ville et une école supérieure dans le chef-lieu. Plus un Etat est grand et plus le besoin d’une décentralisation sera grand, en particulier pour les pauvres qui y habitent.

Par technologie intermédiaire, il faut comprendre un ensemble de techniques appropriées au succès d’une approche régionale de l’économie. Il faut savoir qu’une place de travail moderne requiert un environnement moderne et de gros investissements en capital. Mais dans des régions rurales, de telles places resteront des « éléphants blancs » faute d’organisation, de financement et de compétences techniques dans l’environnement immédiat. Le recours à des techniques intermédiaires vise donc à éviter cet écueil en proposant des entreprises requérant beaucoup de main-d’œuvre, peu de capital et des unités de production décentralisées et de petite taille.

Ces techniques intermédiaires seraient néanmoins plus productives que les techniques traditionnelles, mais beaucoup moins chères que les techniques sophistiquées de l’industrie moderne. Elles seraient appropriées au niveau d’éducation, d’organisation et de discipline que l’environnement immédiat peut produire.

Il y a des économistes qui pensent que les technologies les plus complexes sont celles qui rapportent le plus par unité de capital investi. Le problème est que leur vision statique ne tient pas compte de la possibilité d’engager davantage de personnes avec des technologies intermédiaires qu’avec des technologies complexes, qui ne peuvent être mises en œuvre qu’avec des gens extrêmement qualifiés. Et ce qui vaut pour les travailleurs vaut pour les entrepreneurs : plus les techniques sont simples, plus leur nombre peut être augmenté. Même les prix de revient des objets fabriqués avec des technologies intermédiaires ne sont pas supérieurs à ceux produits avec des technologies complexes.

Evidemment, tout ne peut pas être produit à l’aide de technologies intermédiaires. Mais ce sont en règle générale des produits dont les pauvres n’ont pas besoin. Par ailleurs, rien n’empêche des pays en développement de se doter d’unités de production plus sophistiquées, mais de petite taille, afin de satisfaire les besoins de leur marché intérieur indépendamment des infrastructures géantes des grandes compagnies multinationales. La science occidentale moderne elle-même n’est pas à rejeter : il suffit de l’appliquer à d’autres objets, plus nécessaires, pour la rendre plus utile. La science ne vise en effet qu’à l’accumulation de connaissances précises.

Le problème est de déplacer l’attention générale des projets grandioses vers les projets utiles au plus grand nombre et de connecter entre eux ceux qui cherchent à développer les technologies intermédiaires. Celles-ci doivent être transformées, c’est-à-dire perfectionnées à l’aide de la science, et non remplacées à l’aide de la science (p. 177).

3. Surmonter la dualité

Le développement sera aussi peu efficace que jusqu’à présent aussi longtemps que l’accent ne sera pas mis sur les gens plutôt que sur les marchandises. Les économistes, qui ne s’intéressent qu’aux marchandises, raisonnent avec des abstractions telles que le PNB, les importations et les exportations, les investissements, l’épargne, les rendements, etc. Il est vrai qu’il est plus difficile de raisonner en termes de personnes, ce qui nécessite de tenir compte de la richesse, du niveau d’éducation et de la localisation de ces personnes, qui sont autant de sources de dualités (riches / pauvres ; éduqués / non-éduqués ; villes / campagnes) et des facteurs qui déterminent les méthodes de production, les styles de consommation et les systèmes de valeurs. Il est en effet nécessaire de maintenir la cohésion sociale et familiale, la coopération, le respect mutuel, ainsi que le sens de l’utilité sociale de chacun, sans quoi la société risque de se désintégrer. Or rien de tout cela n’est pris en compte par les économistes, qui ne voient que du commerce, des équipements, des barrières douanières, de l’investissement ou de la démographie.

En d’autres termes, la solution ne se trouve pas dans les villes des pays pauvres, mais dans les deux millions de villages de l’arrière-pays. Ce que l’on qualifie de néo-colonialisme n’est sans doute pas intentionnel, ce qui le rend d’autant plus insidieux et difficile à combattre. D’ailleurs, l’endettement qui en est le signe le plus visible n’est pas le problème principal, car le débiteur insolvable cessera de payer et c’est le créancier qui sera ruiné. Le modèle de consommation du riche, que le pauvre veut imiter, est bien plus pervers, car cela nécessite des unités de production sophistiquées, qui ne sont pas à la portée des régions et des populations rurales, pauvres et peu éduquées. Même les produits agricoles des pays pauvres sont souvent jugés insuffisants en qualité !

Pour se convaincre de la justesse de cette analyse, il suffit de considérer le développement des pays exportateurs de pétrole, qui est un formidable gaspillage de ressources. Le fait est que les pays riches, éduqués et urbains ne comprennent pas les besoins des populations pauvres, non-éduquées et rurales. Le meilleur cadeau à leur faire est en fait l’éducation ou plutôt une aide intellectuelle. Ce don de savoir ne servira cependant que si le récipiendaire est capable de se l’approprier, ce qui le rendra libre. A l’inverse, le don de biens matériels rend les gens dépendants du donateur. Le don d’un poisson est moins utile que d’apprendre l’art de la pêche. Quant à la mise sur pied d’une pêcherie industrielle, elle ruinera tous les pêcheurs traditionnels. Donc la condition première d’un transfert de savoir utile est la connaissance des besoins réels des populations que l’on est susceptible d’aider, puis celle des technologies (intermédiaires) appropriées à ces besoins. Il faut aussi savoir que les changements que l’on veut introduire doivent rester à la portée de ceux auxquels ils s’adressent. Les riches des pays pauvres devraient être conscients de cela eux aussi, au lieu de suivre les modes des pays riches.

Le véritable objet de la politique de développement réside donc dans les méthodes à suivre dans les transferts (« implementation ») de connaissances. C’est donc l’infrastructure intellectuelle des pays en développement qu’il faut connaître en premier lieu. Ensuite, les transferts s’opéreront en suivant la méthode « essais et erreurs ». Mais il faudra aussi combattre le déséquilibre culturel entre les villes et les campagnes, qui fait que les premières attirent les populations des secondes comme le ferait un puissant aimant. Le rétablissement de cet équilibre entre exploiteurs et exploités constitue sans doute la tâche la plus difficile de tout le processus de développement. Cela passe par l’essor d’une culture agro-industrielle capable de procurer un emploi à tous les ruraux.

En conclusion, le développement économique est quelque chose de beaucoup plus vaste que l’économie elle-même. Il dépend en effet de l’éducation, de l’organisation, de la discipline, de l’indépendance politique et de la capacité d’imaginer un développement auto-centré. Il ne peut être programmé par des savants, des techniciens et des économistes étrangers avec l’aide d’élites indigènes coupées des gens ordinaires. Il faut un vaste mouvement de reconstruction utilisant l’enthousiasme, l’intelligence et le travail de la population toute entière.

4. Le problème du chômage en Inde

L’emploi productif dépend de quatre paramètres : 1° la motivation ; 2° la qualification ; 3° le capital ; 4° le marché.

Le problème de la motivation est qu’elle ne peut être impulsée de l’extérieur.

Le problème de la qualification est qu’elle est surtout vue comme un passeport pour une vie privilégiée et que son contenu est orienté de manière à assurer le maintien de ces privilèges.

Le problème du capital est que les régions pauvres en manquent et qu’il est généralement dilapidé pour créer des emplois high tech en nombre restreint. Les pays pauvres ne peuvent que boucher les trous de la production high tech à l’aide d’une main d’œuvre sous-payée. De sorte que l’impression générale est que la seule technologie possible est la plus complexe, celle des pays les plus développés d’aujourd’hui. En réalité, il s’agit d’un choix idéologique inconscient.

Le problème du marché est que sa taille est très limitée dans les régions pauvres. L’exportation ne rapporte pas grand-chose tant qu’il ne s’agit que de matières premières et n’est guère possible pour des produits manufacturés. Par contre, un grand programme de travaux publics peut distribuer des revenus localement, et donc y créer un marché de produits locaux si ceux-ci sont disponibles. Il faut donc développer la production indigène en même temps que les travaux publics.

IV. Organisation et propriété

1. Une machine pour prédire le futur ?

Si le futur peut être prédit à l’aide d’ordinateurs, cela signifie qu’il est déjà en germe dans le présent et que la liberté humaine ne peut rien entreprendre à l’encontre d’un cours d’événements prédéterminé. C’est une supposition qui, si elle était vérifiée, pourrait aboutir à décider les gens à ne plus rien faire puisque rien ne peut être changé de toute façon. Une autre supposition veut que la vie soit un mélange d’actes et d’événements, soit d’éléments prévisibles (et étudiables par la science) et imprévisibles. Les éléments prévisibles justifient le recours aux recensements, aux budgets, à la planification, aux estimations, aux prévisions, etc.

Sous l’influence de la science de laboratoire, la plupart des gens ne s’intéressent plus qu’à ce qui est prévisible, déterminé techniquement ou sociologiquement, inévitable, mécanique, ou encore technologique. Ce déni de la liberté encourage l’irresponsabilité, et il est de fait que seule une minorité de gens font usage de leur liberté, ce qui rend prédictible les comportements des majorités.

En fait, ce n’est pas tant la technique de prédiction qu’une compréhension véritable de la situation actuelle qui permet de formuler des jugements sains quant à l’avenir. La machine sera donc toujours battue par l’humain sur ce plan.

On peut penser que de substantiels développements économiques auront lieu dans les pays pauvres d’ici l’an 2000. Mais cela dépendra aussi des modèles de développement choisis ou de ceux qui apparaîtront plus faisables que les autres. La question des disponibilités limitées en énergies fossiles et en métaux et autres matières non-renouvelables ajoute une incertitude. L’évolution démographique ajoute une autre inconnue, en dépit des projections existantes. De sorte que la vie économique reste suffisamment imprévisible pour être intéressante. Autrement dit, nous sommes toujours les maîtres de notre destinée collective, pour le meilleur ou pour le pire. Le futur peut certes être exploré, mais non prédit.

2. Vers une théorie des organisations à grande échelle

On entend parler tous les jours de fusions et acquisitions car la majorité des économistes soutiennent cette tendance vers le toujours plus grand. Les dangers qui menacent l’individu ainsi pris dans une vaste machine ne les préoccupe pas. Pour comprendre ce qu’il se passe, il faut se pencher sur la théorie des organisations à grande échelle, qui repose sur cinq principes.

Le principe de la subsidiarité des fonctions. Les problèmes pratiques doivent être résolus au niveau hiérarchique le plus bas possible qui soit approprié à leur traitement. En conséquence, le centre gagnera en autorité et en efficacité si la liberté et la responsabilité des échelons inférieurs sont respectées.

Le principe de justification. Permet de se défendre contre les accusations, même lorsqu’elles sont portées contre des échelons inférieurs de l’organisation. Cela signifie qu’il faut de la rigueur dans la comptabilité, les procédures, les décisions, les rémunérations, etc.

Le principe d’identification. Chaque unité subordonnée doit pouvoir disposer d’un bilan des profits et pertes qui lui donne chaque année un avantage ou un désavantage proportionnel à ce bilan, et donc de récompenser les bonnes performances au détriment des moins bonnes.

Le principe de motivation. Doit être maintenu, surtout aux échelons inférieurs, en dépit de la bureaucratie et des contrôles impersonnels. La rémunération ne suffit pas toujours, surtout lorsqu’on demande des efforts et qu’on restreint la responsabilité des travailleurs.

Le principe de l’axiome moyen. Doit permettre de concilier la responsabilité de la hiérarchie avec la liberté des collaborateurs, autrement dit de faire coexister la planification et le pouvoir de la direction avec l’esprit d’entreprise et la créativité des subordonnés.

3. Le socialisme

Pour Schumacher, le socialisme ne présente d’intérêt que s’il est capable de surmonter la religion de l’économie. Le socialisme qui ne nationalise ou ne supprime la propriété privée que pour atteindre une croissance économique plus soutenue, ou qui vise une meilleure efficacité par la planification, manque donc son but qui est de satisfaire les vrais besoins de l’homme.

La théorie de la libre entreprise repose en effet sur une simplification impitoyable de l’économie et sa réduction à la seule quête du profit, une simplification qui se donne une coloration scientifique, mais qui reproduit en réalité l’extrême focalisation de la science du 19e siècle sur les aspects mécaniques de la réalité. Bien sûr, la nouvelle génération d’entrepreneurs prétend ne pas se limiter à faire de l’argent, mais cela ne les pousse pas pour autant à administrer leurs moyens de production sans tenir compte de la rentabilité.

En fait, le dilemme de la vie économique, comme de la vie tout court, est de réconcilier les contraires, à savoir la responsabilité managériale avec la participation des travailleurs en micro-économie, ou la liberté avec la planification en macro-économie. La chose est impossible du strict point de vue logique, tout en étant nécessaire dans la vie, car les deux objectifs sont légitimes si l’on entend concilier l’efficacité économique de l’entreprise privée avec le choix des finalités sociales de la production collectivisée. Le tout n’est plus seulement une affaire d’économie, mais de culture du développement. Cela suppose la démocratisation du système de gestion industrielle, ainsi qu’une utilisation plus humaine du machinisme. Si les socialistes ne sont pas capables d’intégrer cette perspective dans leur stratégie, alors ils manquent de vision et n’ont en réalité rien à offrir à l’humanité.

4. La propriété

Aucune société ne peut prévenir les tendances humaines à l’égoïsme, à l’avidité et à la conflictualité. Mais les principes sur lesquels repose une société peuvent soit encourager ces tendances, soit les décourager. Il est clair que la religion de l’économie et de la possession matérielle ne favorise pas ce qu’il y a de meilleur en l’homme, car la satisfaction de l’avidité et de la cupidité nécessite une croissance économique illimitée qui est fatale à l’environnement et à l’harmonie sociale. Ce constat plaide pour la recherche d’une alternative à cette philosophie matérialiste et au culte de la propriété privée qui constitue le fondement de la libre entreprise.

En fait, la propriété privée ne doit plus être sacrée, si elle permet à des propriétaires de vivre en parasites sur le travail des autres. Elle doit être au service de la production et du bien-être collectif. Elle se justifie pleinement dans des entreprises de petite taille. Elle est en revanche plus discutable dans des entreprises de taille moyenne, car elle permet de confisquer une plus-value qui devrait être partagée entre tous ceux qui la produisent. Elle devient enfin dysfonctionnelle dans les grandes sociétés, où elle permet à des actionnaires sans utilité de vivre en parasites du travail des autres. Il n’est d’ailleurs pas normal que même l’adjudication des travaux publics et des autres infrastructures collectives bénéficie avant tout à des privés qui se font payer soit directement par l’Etat, soit indirectement par les usagers.

La nationalisation n’est cependant pas la solution, car elle revient à faire administrer les entreprises par des fonctionnaires de l’Etat central, alors que chaque entreprise doit d’abord faire vivre la région dans laquelle elle est implantée, afin d’y éradiquer la misère. C’est pourquoi Schumacher préconise une méthode originale de socialisation de la propriété des grandes entreprises, une socialisation qui se justifie philosophiquement par le fait que la collectivité locale fournit les infrastructures et la main-d’œuvre qui permettent aux grandes entreprises de se développer. En retour, elle est en droit d’exiger une participation à la gestion, non pas à travers des élus locaux, mais par l’intermédiaire de groupes de citoyens (Schumacher parle de « Social Councils ») qui soient chargés notamment d’affecter les ressources dégagées par l’entreprise aux besoins sociaux les plus vitaux de la région.

Dans cette optique, Schumacher fait grand cas de l’expérience d’auto-gestion menée entre 1951 et 1971 par l’entreprise Scott Bader & co, une entreprise spécialisée dans la fabrication de résines de polyester et d’autres plastiques et polymères. Cette pratique désintéressée de l’autogestion, qui s’est accompagnée d’un partage des bénéfices entre tous les collaborateurs, n’a pas entravé la croissance de cette entreprise modèle, qui en l’espace de 20 ans est passée de 161 ouvriers à 379, et d’un chiffre d’affaires de 0,625 à 5 millions de L. St. Quant à ses bénéfices, ils sont passés de 72.000 à près de 300.000 L. St. par année.

Epilogue

Tout excité par le développement de ses capacités scientifiques et techniques, l’homme moderne a bâti un système de production qui viole la nature tout en générant un type de société qui mutile l’individu. Il pense que l’argent tout-puissant lui permet de suppléer au manque de justice, d’harmonie, de beauté et même de santé du monde moderne. Le développement de la production et l’acquisition de richesses sont les finalités ultimes de ce monde, reléguant tout le reste à l’arrière-plan. Or, cette philosophie matérialiste se trouve aujourd’hui défiée par le cours des événements, en particulier par la pollution, l’épuisement des ressources, l’effondrement économique, le terrorisme, voire les génocides.

Certes, il y a toujours eu des sages et des précepteurs pour remettre en cause le matérialisme et pour souhaiter un autre ordre de priorités. Ainsi pour les Chrétiens, la recherche du royaume de Dieu devait aussi permettre de satisfaire ses besoins, même matériels. A l’inverse, l’oubli de cette quête les priverait, pensaient-ils, de la satisfaction de nos autres besoins. Mais l’homme moderne est devenu incapable d’entendre ce genre de messages. Il croit que les forces destructives du monde moderne peuvent être contrôlées en mobilisant davantage de ressources afin de combattre la pollution, de préserver la vie sauvage et d’assurer la coexistence pacifique des hommes. Pour y parvenir, il suffit, pense-t-il, d’augmenter les richesses, l’éducation, la recherche, et de découvrir de nouvelles sources d’énergie. En réalité, c’est la logique de production qui se trouve à l’origine du mal, car elle n’est pas une logique de vie, ni une logique sociale. Supprimer le terrorisme en développant de nouvelles armes est une insulte aux capacités créatives de l’homme. Combattre la pollution et l’épuisement des ressources en augmentant la production est illusoire, comme l’est l’espoir de développer l’harmonie sociale tout en creusant les oppositions entre riches et pauvres. Si la consommation de ressources ne diminue pas, l’effondrement de la civilisation ne relèvera pas de la science-fiction : ce sera l’expérience de nos enfants et petits-enfants.

En fait, l’humanité n’est pas pieds et poings liés à la logique de production : elle a le choix. Elle n’est en fait liée que par la vérité, qui seule permet la liberté véritable. Elle ne peut cependant atteindre l’objectivé lucide, et perfectionner la vertu cardinale de prudence (« prudentia »), que par une attitude de contemplation silencieuse de la réalité, une contemplation durant la quelle l’homme fait taire ses intérêts égocentriques. Cette attitude de prudence, qui implique une transformation de notre connaissance de la vérité en décisions réalistes, conduira aux trois autres vertus cardinales que sont la justice, le courage (« fortitude ») et la tempérance. Elles sont indispensables à la survie de la civilisation. La justice mène en effet à la vérité, le courage à la bonté, et la tempérance à la beauté. Mais que signifie pour chacun se comporter comme si le bien, le vrai et le beau étaient les valeurs suprêmes ? En d’autres termes, que puis-je y faire ? La réponse de Schumacher est aussi simple que déconcertante : mettre sa propre maison intérieure en ordre. Et il conclut en disant que la boussole pour y parvenir ne se trouve pas dans la science ou la technologie, mais dans la sagesse traditionnelle de l’humanité.

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