John Ruskin (1819-1900)

Critique de la technologie
Fabrique de locomotives en Angleterre.

Critique d’art anglais, mais aussi philosophe social et économiste. Ce spécialiste de Turner et des Préraphaélites publie en 1862 Unto This Last, un petit ouvrage qui rassemble quatre articles sur les premiers principes d’économie politique parus dans le Cornhill Magazine de 1860. Influencé par son mentor Thomas Carlisle, il y remet en cause la conception classique de économie politique, dans laquelle il ne voit qu’un simple art de gagner de l’argent. Peu de temps après, il renouvelle, dans une série d’articles publiés dans le Fraser’s Magazine de 1862-63, ses attaques contre les économistes, qu’il accuse d’ignorer ce qu’est la véritable valeur. Cette série d’articles est rassemblée en 1872 dans un autre petit ouvrage intitulé Munera Pulveris.

En 1871, Ruskin fonde la « Guilde de St-Georges », une communauté d’ouvriers inspirée par le refus de la mécanisation. Il commence aussi à rédiger chaque mois ses “Letters to the workmen and labourers of Great Britain”, qui seront rassemblées sous le titre de Fors Clavigera. Ces lettres portent sur différents sujets, mais visent surtout à diffuser parmi les ouvriers les idées contenues dans ses deux traités d’économie politique, Unto This Last et Munera Pulveris. Par ses publications et par ses initiatives philanthropiques, Ruskin espère provoquer un véritable changement social. Il défend en fait une société fondée sur des idéaux chevaleresques, mais n’en influencera pas moins la philosophie non-violente de Mohandas Gandhi, ainsi que les idées sociales et économiques de Tolstoï, William Morris et Edward Carpenter.

Unto This Last (1862)

Traduction française : Il n’y de richesse que la vie (2012). Le titre original, qui signifie « Jusqu’à cette dernière [heure] », est une référence à la parabole biblique des travailleurs de la vigne, dans laquelle Jésus dit que tous ceux qui viendront travailler dans les vignes du Seigneur, même à la onzième heure, recevront un salaire égal à ceux qui y travaillent depuis longtemps.

Cet ouvrage est subdivisé en quatre parties intitulées “The Roots of Honour”, “The Veins of Wealth”, “Qui Judicatis Terram” et “Ad Valorem”. Ruskin y critique violemment l’économie capitaliste des 18e et 19e siècles, ainsi que les effets destructeurs de l’industrialisation sur le monde naturel. A partir d’une conception utilitariste de l’économie politique, il pose aussi la question centrale de savoir qui a le droit de recevoir un revenu minimum (« living wage »). Examinant les théories économiques libérales d’Adam Smith, David Ricardo, Thomas Malthus et John Stuart Mill, il regrette que l’économie politique ne prenne pas en compte les liens sociaux qui cimentent les communautés humaines et rejette la division du travail comme déshumanisante (car elle sépare le travailleur de sa production). Toute économie, et toute société, doivent d’ailleurs reposer sur un principe politique de justice sociale. Sa propre conception d’une économie sociale se fonde sur des réseaux de coopération, de charité et sur d’autres organisations non-gouvernementales. Ces vues, approuvées par Thomas Carlisle, ont soulevé un tollé parmi les lecteurs (conservateurs) du Cornhill Magazine, et dans la presse en général.

Le premier but de l’ouvrage, explique Ruskin dans sa préface, est d’établir une définition logique de la richesse, ce qui n’a pas été fait depuis Platon et Xénophon, ou depuis Cicéron et Horace. Or une telle définition est absolument essentielle pour fonder la science économique. Son second but est de démontrer que l’acquisition de richesse n’est possible que si certaines conditions morales sont remplies dans la société, en particulier la croyance en l’existence de l’honnêteté et en la possibilité de la mettre en pratique. Cette confiance, perdue, doit absolument être restaurée. La proportion de gens honnêtes dans un Etat détermine en effet la capacité de celui-ci à prolonger son existence. En troisième lieu, les quatre essais de l’ouvrage traitent de la meilleure façon d’organiser le travail en partant d’un point de vue utilitaire et moral.

Ruskin mentionne ensuite les quatre principes politiques minimaux qu’il veut faire admettre à ses lecteurs :

1° Il doit y avoir des écoles payées par l’Etat dans tout le pays, écoles dans lesquelles chaque enfant pourra recevoir la meilleure instruction possible sur les lois de la santé, sur la bonté et la justice, et sur le domaine de sa propre vocation.

2° Il doit y avoir, en lien avec ces écoles, et également soumis au contrôle de l’Etat, des ateliers et des manufactures pour la production et la vente de tous les biens nécessaires de la vie (« every necessary of life ») et pour tous les savoir-faire utiles (« every useful art »). Sans interférer avec l’entreprise privée, ni restreindre le commerce privé, qui continueront l’une comme l’autre à faire de leur mieux, ces manufactures et magasins d’Etat vendront d’excellents produits, réalisés dans des conditions exemplaires, de sorte que toute personne qui choisira de payer le prix gouvernemental soit assuré d’en avoir pour son argent, que ce soit pour du pain, de la bière ou du travail.

3° Que chaque personne sans emploi, homme, femme ou enfant, puisse d’emblée être reçue dans l’école gouvernementale la plus proche et mise au travail pour lequel elle semble la plus adaptée, avec un salaire fixe établi annuellement. Ceux qui par ignorance seront jugés incapables de travailler devront être éduqués, les malades devront être soignés. Ceux qui en revanche se refusent à travailler par principe seront assignés aux formes les plus pénibles et dégradantes du labeur nécessaire, à savoir aux mines et aux autres activités dangereuses. Ils y resteront jusqu’à ce qu’ils reviennent à une attitude plus saine envers les lois de l’engagement au travail.

4° Les vieux et les invalides seront logés confortablement après une vie de labeur, et cet état sera considéré honorable plutôt que honteux. Un travailleur sert en effet sa paroisse avec sa pelle aussi bien qu’un individu de la classe moyenne sert son pays avec l’épée, la plume ou la lancette. Et même si ce service paraît moindre, et son salaire plus médiocre, il n’en est pas moins honorable, de sorte qu’il mérite de sa paroisse une pension tout autant qu’un homme d’un rang supérieur mérite la sienne pour avoir bien servi son pays.

Ruskin affirme qu’on ne peut répondre que de la justesse de ces principes, et non du succès de leur mise en œuvre effective. Ce que l’on peut réaliser dans ce domaine est toujours critiquable, et ce qui peut être effectivement accompli demeure en fin de compte imprévisible.

Le scandale produit par Unto This Last réside dans l’attaque frontale qu’y mène Ruskin contre l’économie politique, la véritable religion de l’époque. Conçue comme « la science de devenir riche », qu’il appelle « mammonisme », cette économie politique postule la soumission au démon de la cupidité [1]. Ruskin considère, comme Sismondi avant lui, que la vraie richesse ne consiste pas à produire toujours plus, ou à accumuler cette abstraction qu’est l’argent, car cela conduit à river les travailleurs à des machines, à les enfermer dans des usines fumantes, et à brûler d’immenses quantités de charbon pour accroître la puissance de la nation. Cette conception du progrès des économistes débouche donc sur une régression : leur notion de la richesse est une force malfaisante, qui conduit à l’exploitation de l’homme et de la nature. Ruskin donne lui-même une toute autre définition de la richesse, qui s’énonce ainsi :

« Il n’y a de richesse que la vie. La vie dans toute sa puissance d’amour, de joie et d’admiration. Le pays le plus riche est celui qui nourrit le plus grand nombre d’êtres humains nobles et heureux ; l’homme le plus riche est celui qui, ayant perfectionné au plus haut point les qualités de sa propre vie, dispense en même temps, par sa personne même et ce qu’il possède, la plus large influence au service de la vie des autres ».

La production doit donc servir les besoins de l’homme, et non profiter  à une minorité. Le véritable but d’une société doit être l’accomplissement des individus, l’épanouissement de leurs facultés créatrices dans la coopération, la charité et l’honnêteté.

Les valeurs auxquelles Ruskin est attaché n’apparaissent nulle part aussi clairement que dans le premier article de l’ouvrage, qui s’intitule The Roots of Honour (les racines de l’honneur).

The Roots of Honour

Parmi les délires qui se sont emparés de l’esprit de larges portions de l’humanité à différentes périodes, la plus curieuse – et certainement la moins honorable – écrit Ruskin est la soi-disant science de l’économie politique, basée sur l’idée qu’un code avantageux d’action sociale puisse être établi sans tenir compte de l’influence des liens sociaux (« social affections »). L’économiste classique considère en effet que l’avarice et le désir de progrès sont des éléments constants, alors que les « affections » sociales (« social affections ») sont accidentelles, voire perturbatrices. Pour eux, l’être humain est donc une machine avare, de sorte que l’économie politique consiste à déterminer par quelles lois du travail, de l’achat et de la vente on peut obtenir la plus grande accumulation de richesse. Ce n’est qu’une fois ces lois posées que chaque être humain retrouve la possibilité d’introduire, pour lui-même la quantité d’affections sociales perturbatrices qui lui convient.

Ruskin juge que l’économie politique raisonne de manière rigoureuse, mais à partir de présupposés erronés. C’est comme si la science de la gymnastique reposait dans un premier temps sur le postulat que les hommes n’ont pas de squelette, et que celui-ci serait à nouveau réintroduit dans le modèle une fois que les principes de cette science seraient déjà établis. C’est donc moins la logique de la théorie qu’il dénie que son applicabilité dans l’état présent du monde.

L’inapplicabilité pratique de l’économie politique est démontrée par les rapports entre employeurs et employés, qui peuvent aboutir à des grèves, situations que les économistes sont bien incapables de résoudre, ou même d’analyser de manière à proposer des solutions. En réalité, le fait que des personnes aient des intérêts différents n’implique pas qu’elles doivent être antagonistes. Ainsi, l’intérêt commun des maîtres et des travailleurs est quand même que le travail soit fait, quelles que soient par ailleurs leurs divergences. Un salaire trop bas pénalisera le travailleur, un salaire trop haut pénalisera le petit patron. Même si on ne peut déterminer à coup sûr ce qui est mieux, les conséquences d’une situation juste seront toujours les meilleures possibles. Les affections doivent entrer dans la balance de la justice. Or, l’économie politique invite chaque acteur à profiter au maximum de la relation de travail existante, ce qui transforme cette relation en pur rapport de forces. Que deviennent dans ces conditions les affections mutuelles qui enrichissent la vie des hommes ? Même un officier ne tirera pas le meilleur parti de ses hommes en se contentant d’appliquer la discipline réglementaire.

C’est pourquoi, si les manufacturiers entendent s’assurer de la loyauté de leurs travailleurs, ils doivent d’abord leur garantir :

1° des salaires fixes, indépendamment de la quantité de travail à effectuer, n’en déplaise aux économistes. Ces salaires seront d’ailleurs les mêmes pour tous les ouvriers, bons ou mauvais, comme on le fait d’ailleurs pour les prêtres et pour les médecins qui touchent des revenus fixes. Sinon, le mauvais travailleur, payé à moitié prix, prendra la place du bon.

2° la permanence des emplois, même en période de chômage. Dans le cas contraire, les paies devront être plus élevées, car les ouvriers mangent tous les jours, qu’ils travaillent ou non. Renvoyer des travailleurs détruirait d’ailleurs l’esprit d’équipe nécessaire au bon fonctionnement d’une entreprise. Les faire travailler trois jours sur six leur ferait perdre l’habitude d’un travail régulier et les inciterait à fréquenter les débits de boisson.

Si le respect de la société va d’abord au soldat, c’est qu’il est prêt à risquer sa vie pour l’Etat. Ce respect s’étend ensuite : au médecin, pour autant qu’il ne considère pas ses patients comme des sujets d’expériences ; au juriste, pour autant qu’on reste persuadé qu’il juge avec équité ; au pasteur, pour autant qu’il soit altruiste et capable de rendre service. Or curieusement, un tel respect n’existe pas pour le directeur d’une firme commerciale, qu’il soit marchand ou manufacturier, car on suppose généralement qu’un tel homme est égoïste. Il appartient donc aux marchands de développer des pratiques commerciales qui ne soient pas égoïstes. Car ce qu’ils appellent « commerce » n’est en réalité que l’art de tromper. Or, au rebours des lois de l’économie politique moderne, le vrai commerce est une affaire de gentlemen, qui suppose d’admettre l’idée de faire à l’occasion des pertes, même volontaires, de sorte que le commerce puisse avoir ses martyrs et ses actes héroïques, comme l’art de la guerre, la médecine, la justice ou la religion.

En fait, les hommes avec un tempérament héroïque ont toujours été détournés du commerce dans leur jeunesse, alors que ce domaine d’activités est peut-être le plus important aujourd’hui. Personne n’a jamais expliqué aux jeunes gens les vraies fonctions d’un marchand envers les autres personnes. Personne n’a jamais expliqué aux marchands pourquoi il leur faut vivre, et parfois mourir, à l’image du soldat dans la bataille, du médecin en cas d’épidémie, de l’avocat confronté à l’injustice, ou du pasteur confronté à l’hérésie (« falsehood »). Il leur appartient en effet de subvenir aux besoins de la nation. Un manufacturier ou un marchand doit donc connaître à fond les qualités de ses produits, la façon de les produire, d’en améliorer la qualité et de le distribuer au moindre prix. Cela doit en faire le gouverneur et le responsable d’une grande quantité de gens qui produisent, jusqu’à devoir garantir le bien-être de ces derniers. Il doit s’assurer, sur sa vie, de la perfection et de la pureté de ce qu’il produit, ce qui signifie qu’il doit le cas échéant faire face à toute sorte de détresse ou de tâches que pourrait nécessiter la satisfaction de cette exigence. Il doit aussi être un père responsable pour ses apprentis et un maître juste pour ses employés, c’est-à-dire les traiter comme s’il s’agissait de ses propres fils. Il doit se comporter comme un capitaine sur son navire, et donc partager les souffrances de ses hommes en cas de détresse ou de crise, voire même se sacrifier pour eux en cas de désastre.

Tout cela n’est pas vrai qu’en théorie, mais doit l’être aussi en pratique. Toute autre doctrine politique serait fausse dans ses prémisses, absurde dans ses déductions et impossible en pratique, donc incompatible avec tout progrès dans la vie et dans l’état de la nation. Toute la vie que nous possédons en tant que nation subsiste parce que quelques esprits forts et cœurs fidèles sont capables de dénier et de mépriser les principes économiques enseignés à la multitude, principes dont l’acceptation conduit tout droit à la destruction de la nation.

Perspective

De manière générale, Ruskin juge la société industrielle laide et avilissante, car les masses sont enrégimentées dans des manufactures bruyantes, où ils sont privés d’initiative et répètent des tâches monotones. Il voit dans la dégradation de l’ouvrier en machine le plus grand mal de son temps et oppose l’asservissement des prolétaires à l’habileté et à la noblesse des artisans de l’époque médiévale. Il appelle à refuser la production standardisée, à lutter contre des machines qui déshonorent le génie et la main de l’homme, et à remettre en question la division du travail imposée par la civilisation industrielle. Il rejette aussi la séparation du travail manuel et intellectuel et s’en prend à la civilisation urbaine dans son ensemble. Même dans une publication d’histoire de l’art comme The Stones of Venice (1851-53), il s’en prend indirectement à la science économique (qu’il veut soumettre à la morale), au progrès (donc à la machine à vapeur et au chemin de fer), ainsi qu’à la science et à l’industrie, auxquelles il préfère l’art et des valeurs comme la justice, la beauté, la générosité et le dévouement. C’est pour toutes ces raisons qu’il fonde la Guilde de St-Georges et se lance dans de nombreuses entreprises philanthropiques, grâce à l’argent hérité de son père.

Ruskin croit en fait à une structure sociale hiérarchisée sur un mode proche du paternalisme et des valeurs aristocratiques médiévales (« noblesse oblige »), et par conséquent orientée par le sens du devoir et des responsabilités envers Dieu et les hommes. Tout en cherchant à améliorer le sort des pauvres, il s’oppose aux tentatives de nivellement de la société. Il entend résoudre le problème des inégalités sociales par la sortie du capitalisme au profit d’une économie rurale et d’une société de structure coopérative, basée sur l’obéissance et sur une bienveillante et active philanthropie. Ces principes, qui passent pour avoir influencé Gandhi et plusieurs des fondateurs du « British Labour Party », ne sont en réalité pas incompatibles avec les positions défendues deux générations plus tôt par des libéraux comme Sismondi ou Pictet.

[1] Cette position n’est pas sans rappeler les attaques de Sismondi contre la « chrématistique », conception de l’économie politique qui se limite elle aussi à la production d’argent.

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