Friedrich Georg Jünger (1898-1977)

Ecrivain allemand, frère cadet d’Ernst Jünger. Engagé volontaire dans la Première guerre mondiale, il est grièvement blessé à la bataille de Langemark (1914). Après la guerre, il étudie le droit et l’économie jusqu’en 1923, lorsque l’occupation française de la Ruhr l’amène à radicaliser son nationalisme. Il publie alors Aufmarsch des Nationalismus (1926) où il réclame un réarmement technique et idéologique de l’Allemagne sur le modèle de l’Union soviétique.

Partisan d’une élite nietzschéenne, il considère cependant les nazis comme de méprisables bourgeois provinciaux. Après leur prise du pouvoir, il critique la nazification (« Gleichschaltung ») des institutions étatiques, ainsi que ce qu’il appelle la « massification » de la société allemande. En 1934, certains de ses poèmes, considérés comme des critiques du nazisme, lui valent d’être poursuivi par la Gestapo de Berlin, même si la répression des autorités s’abattra principalement sur son éditeur, qui perdra son imprimerie et se verra emprisonné avec toute sa famille.

Jünger se lance alors dans une forme de rejet de la civilisation moderne tout en plaidant plus que jamais pour le développement d’une culture conservatrice. Il considère en effet le nazisme comme représentatif d’une modernité radicale, technophile et rationaliste, qui compense par les « illusions de la technique » la perte de sens et d’intérêt pour la transcendance. C’est sous ce titre (« Die Illusionen der Technik ») qu’il rédige en 1939 un petit travail dont aucun éditeur ne veut risquer la publication. Ce texte paraîtra finalement en 1946 sous le titre Die Perfektion der Technik. Influencé par les thèses développées par son frère dans Der Arbeiter (1932), Friedrich Georg Jünger y soutient que la technique procède d’une volonté nietzchéenne de puissance qui dynamise impitoyablement tous les procédés de pillage des ressources naturelles. Mais alors que son frère voit aussi des aspects positifs dans l’accélération de la vie, dans la consommation et même dans la mise en danger de l’individu, Friedrich Georg souligne avant tout les coûts économiques, écologiques et humains du processus de technicisation de la société moderne. A l’opposé du futurisme de son frère, il développe en particulier l’idée que ce qu’on appelle « le progrès technique » correspond en fait à un déficit spirituel, que la raison cherche à dissimuler. Or, bien qu’illusoire, ce progrès n’en finit pas de méduser les consciences.

Pendant la guerre, Friedrich Georg Jünger s’éloigne de l’actualité pour se réfugier dans l’étude des mythes, vue comme une façon d’échapper à l’emprise sur la société allemande de la modernité rationaliste et de l’idéologie national-socialiste, qui en politisant les individus les enserre dans une disponibilité forcée envers l’Etat. En 1941, Martin Heidegger travaille quelque temps avec Jünger sur la critique de la technique et il reconnaîtra sa dette envers lui pour l’élaboration de son propre questionnement de la technique (Frage nach der Technik, 1954).

Après 1945, Jünger persistera à considérer les douze années du pouvoir nazi comme un symptôme du potentiel négatif de la civilisation moderne plutôt que comme une rupture de civilisation à proprement parler (« Zivilisationsbruch »). Son ouvrage Perfektion der Technik apparaît alors comme un texte de référence de la technocritique d’inspiration conservatrice. Il influence non seulement Heidegger, qui comprend lui aussi la technique moderne comme accomplissement de la métaphysique occidentale, mais aussi Günther Anders, dont l’ouvrage Die Antiquiertheit des Menschen (1955) reprend certains thèmes développés par Jünger : rôle de la volonté de puissance dans le développement des techniques ; rupture subséquente de l’homme avec son environnement ; nivellement de la culture par le bas ; décentrement de l’homme par la technique devenue sujet de l’histoire, etc. Friedrich Georg Jünger a ainsi contribué à lancer, en Allemagne de l’Ouest, le premier grand débat intellectuel sur la technicisation du monde.

Critique technologique
Usine Krupp fabriquant des pièces d’artillerie durant la Première Guerre mondiale. Photo de Brown Bros. tirée de l’ouvrage New York Times Current History, vol. 2, p. 889 (© Wikipedia Commons).

Die Perfektion der Technik (1939 ; 1946)

Après s’être livré à un examen des développements de la technique moderne, Jünger en vient à conclure que se sont greffées sur le processus de technicisation plusieurs illusions que la technique elle-même n’est pas capable de remplir en dépit de sa prétention à constituer une forme de rationalisation plus grande.

La première illusion est de croire que la technique épargne du travail à l’homme, de sorte qu’il gagne du temps libre et du loisir. Pour l’homme ordinaire, l’allègement de son activité professionnelle, rendue possible par l’emploi d’une quantité croissante de machines et par le développement de l’organisation technique sur la totalité du globe, menace d’être compensé par une multiplication des tâches qui l’empêchera de bénéficier de davantage de loisir.

Une seconde illusion est que la technique produit de la richesse. L’augmentation de la production, et celle de la charge de travail, ne résultent en réalité que d’un manque plus profond, dont le remède est l’accroissement de la consommation : on ne peut donc parler à ce propos d’enrichissement. La construction et le perfectionnement de l’appareil technique ne sont pas seulement le résultat d’une lutte pour la puissance, mais une conséquence d’un état de manque qui ne peut s’apaiser qu’à travers le pillage des richesses naturelles disponibles par le moyen d’une rationalité contraignante. Contrairement à la nature, la technique ne produit pas de richesse : elle alimente les hommes en richesses et développe le gaspillage. Les procédés techniques reposent sur un pillage généralisé tel que l’histoire de la Terre n’en a encore jamais connu. Cet appauvrissement radical des trésors terrestres ne peut être qualifié d’économie, même s’il paraît organisé d’une façon rationnelle.

La conséquence de la technicisation de l’environnement est un affaiblissement généralisé des formes de vie traditionnelles et un appauvrissement des richesses non organisées de la nature. La civilisation technique repose sur une raison stérile : le pillage et l’instrumentalisation de la planète par la technique ne demeurent en effet pas sans conséquences sur l’homme, qui fait partie intégrante de la nature. En gaspillant ses ressources, il désertifie la nature et s’abaisse lui-même. Le processus de technicisation, qui repose sur la mesure exacte du temps, et sur les engrenages qui symbolisent la science et la technique modernes, réduit le temps disponible pour l’homme et en fait un rouage dans l’organisation du travail. La rationalisation du travail se traduit elle-même par la division des tâches, la spécialisation et la fonctionnalisation. La mécanisation et la taylorisation limitent la liberté de l’homme, entraînant son aliénation (« Entfremdung »), sa dépendance et même sa soumission à la machine à mesure qu’il est de plus en plus convaincu de la légitimité et de la nécessité (« Notwendigkeit ») de la mécanisation. Il est ainsi réduit à un fonctionnement instrumentalisé et dépourvu de volonté. La sérénité (« Heiterkeit ») quitte le monde du travail et les loisirs, eux-mêmes technicisés, se réduisent à la T.S.F. et au cinéma, qui sont chargés de procurer de la détente par rapport à un travail mécanisé. Les besoins sont réglés par l’administration et l’organisation, pourtant incapables de procurer du soutien et de la sécurité (« Trost und Geborgenheit »).

Le vide devient une composante du monde technicisé, ce qui introduit dans la conscience de l’homme une horreur du vide qui produit dépression, ennui, perte de sens, inquiétude et stress (« Gehetztsein »). La structure technique (« technische Apparatur ») et l’organisation vont de pair, le machinisme et la bureaucratie se renforcent mutuellement et engloutissent la vie non organisée. Ainsi, la dépendance économique du travailleur devient elle-même secondaire, car il dépend premièrement et avant tout de l’organisation technique et de la mécanique industrielle (« Fabrikmechanik »). De sorte que même s’il possède la force pour se libérer du capitalisme, le travailleur ne peut maîtriser la rationalité de la technique, qui est liée à la structure (« Apparatur ») et à l’organisation.

La façon dont la technique étend son emprise organisationnelle sur l’homme peut se comprendre sur le modèle de l’interrupteur électrique : l’homme est en effet dépendant de la centrale pour son courant électrique comme pour son eau, sa radio ou son téléphone. La technique a un caractère collectif : son progrès nécessite la formation de masses soumises à une plus grande mobilité et réceptives à des croyances, des savoirs et des idéologies. Le processus d’utilitarisation généralisée (« allgemeine Vernutzung ») touche aussi les affaires d’argent et la propriété, dont la valeur durable (« Beständigkeit ») est abîmée.

La technicisation généralisée procure à l’Etat un supplément de pouvoir considérable. Dans l’Etat technicisé, l’homme est gouverné, « managé » (« bewirtschaftet »), exploité et soumis à une contrainte mécanique très forte. Mais la force destructive de la nature soumise à l’exploitation mécanique se révèle aussi bien dans les accidents d’exploitation que dans la guerre. La guerre totale moderne présuppose en effet une organisation technique sans limite des moyens et des buts, une mobilisation totale des forces et des réserves qui peut mener à l’anéantissement total.

Le pouvoir que la technique offre à l’homme se paie donc d’un prix très élevé. Il se paie par la perte de sens du travail, devenu automatisé, et par la dégradation de la vie intellectuelle, condamnée au nivellement. L’état de perfection de la technique n’apportera ni harmonie, ni paix, ni bien-être, ni bonheur, mais une économie de la perte (« Verlustwirtschaft ») qui s’étend à l’homme lui-même. Les dépenses qu’exige la technique prendront une extension telle que l’homme va finir par s’écrouler sous leur poids.

Une solution du problème ne se dessinera que lorsque l’homme reconnaîtra que l’immense système technique dans lequel il se débat devient plus insensé (« sinnlos ») à mesure qu’il devient plus efficace, englobant et universel. Seule la subordination des moyens techniques permettra de développer une pensée nouvelle contre les illusions du progrès technique, une pensée qui mettra un terme aux méthodes de pillage de la Terre. Celle-ci a besoin d’un homme berger et guérisseur, capable de la traiter comme une mère, ce qui lui permettra d’y prospérer à nouveau.

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