Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)

Illustration période préindustrielle
Une manufacture typique de la période préindustrielle : la faïencerie. Ce type d’entreprise pratique déjà une division élaborée du travail, tel que la préconise Adam Smith pour sa fameuse manufacture d’épingles (Recueil de Planches de l’Encyclopédie [méthodique] par ordre de matières, t. II, Paris, Pancoucke, 1783. Fayencerie, Pl. I).
Jean-Jacques Rousseau fut l’un des tout premiers, avec Diderot, à comprendre le caractère aussi déterminant qu’irréversible de la technique pour l’homme et les sociétés modernes [1]. Il se demanda en conséquent comment l’homme peut rester libre et indépendant dans un monde livré à la technique [2].

Il considérait dans tous les cas la pratique des sciences et des arts comme un luxe, un fruit de la vanité, et surtout comme une sources de corruption. Il oppose une technique naturelle, qui permet à l’homme de conserver son indépendance et son bonheur, à une technique artificielle et frelatée, produite par le luxe et les besoins factices de la société moderne. En modifiant en profondeur les besoins et les désirs de l’homme, la technique nous éloigne toujours plus de l’état de nature originel. En s’accélérant, le changement technique détruit le milieu naturel et renforce les inégalités.

Référence : Anne Denneys-Tunney, Un autre Jean-Jacques Rousseau. Le paradoxe de la technique, Paris, PUF, 201.

A. Discours sur les Sciences et les Arts (1750)

Les sciences et les arts rendent les gens esclaves de leurs besoins et dociles vis-à-vis du pouvoir :

  • § 9. « Tandis que le gouvernement et les lois pourvoient à la sûreté et au bien-être des hommes assemblés, les sciences, les lettres et les arts, moins despotiques et plus puissants peut-être, étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont il sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient être nés, leur font aimer leur esclavage et en froment ce qu’on appelle les peuples policés. Le besoin éleva les trônes ; les sciences et les arts les ont affermis » [3].

Les sciences et les arts favorisent le conformisme et l’hypocrisie :

  • § 12. «Avant que l’art eût façonné nos manières et appris à nos passions à parler un langage apprêté, nos mœurs étaient rustiques, mais naturelles, et la différence des procédés annonçait au premier coup d’œil celle des caractères».
  • § 13. Aujourd’hui, on n’ose plus paraître ce qu’on est, «et dans cette contrainte perpétuelle, les hommes qui forment ce troupeau qu’on appelle société […] feront tous les mêmes choses si des motifs plus puissants ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui l’on a affaire».

Nous avons toutes sortes de spécialistes et d’experts, mais peu de gens capables de prendre des responsabilités dans la cité :

  • § 54. «Nous avons des physiciens, des géomètres, des chimistes, des astronomes, des poètes, des musiciens, des peintres ; nous n’avons plus de citoyens».

Mieux vaut un bon artisan qu’un savant ou un intellectuel médiocre :

  • § 59. « Tel qui sera toute sa vie un mauvais versificateur, un géomètre subalterne, serait peut-être devenu un grand fabricateur d’étoffes ».

B. Préface au Narcisse ou l’Amant de lui-même (1753)

Accumuler du savoir est une bonne chose : s’en servir pour dominer le monde est critiquable :

  • § 18. « La science prise d’une manière abstraite mérite toute notre admiration. La folle science des hommes n’est digne que de risée et de mépris».

Les savants, les techniciens ou les ingénieurs ne doivent pas se considérer comme supérieurs aux autres citoyens :

  • § 19. « Dans un Etat bien constitué, chaque citoyen a ses devoirs à remplir, et ces soins importants lui sont trop chers pour lui laisser le loisir de vaquer à de frivoles spéculations. Dans un Etat bien constitué, tous les citoyens sont si bien égaux que nul ne peut être préféré aux autres comme le plus savant, ni même comme le plus habile, mais tout au plus comme le meilleur».

Réfléchir, c’est bien, agir et vivre c’est encore mieux :

  • § 31. «Il [l’homme] est né pour agir et penser, et non pour réfléchir. La réflexion ne sert qu’à le rendre malheureux sans le rendre meilleur ni plus sage : elle lui fait regretter les biens du passé et l’empêche de jouir du présent».

Nous n’avons pas besoin de millions de savants médiocres ; quelques génies suffiront :

  • § 32. «J’avoue qu’il y a quelques génies sublimes qui savent pénétrer à travers les voiles dont la vérité s’enveloppe, quelques âmes privilégiées capables de résister à la bêtise et à la vanité, à la basse jalousie et aux autres passions qu’engendre le goût des lettres. Le petit nombre de ceux qui ont le bonheur de réunir ces qualités est la lumière et l’honneur du genre humain ; c’est à eux seuls qu’il convient pour le bien de tous de s’exercer à l’étude».

Une fois qu’on s’est engagé dans un système scientifique et technique envahissant, on ne peut plus s’en défaire et mieux vaut encore le maintenir que de l’abattre, car le résultat serait encore pire :

  • § 34. « […]«et c’est ainsi que les arts et les sciences, après avoir fait éclore les vices, sont nécessaires pour les empêcher de se tourner en crimes».
  • § 35. « Mon avis est donc, et je l’ai déjà dit plus d’une fois, de laisser subsister et même d’entretenir avec soin les académies, les collèges, les universités, les bibliothèques, les spectacles et tous les autres amusements qui peuvent faire quelque diversion à la méchanceté des hommes et les empêcher d’occuper leur oisiveté à des choses plus dangereuses. Car dans une contrée où il ne serait plus question d’honnêtes gens ni de bonnes mœurs, il vaudrait encore mieux vivre avec des fripons qu’avec des brigands».

[1] Diderot a eu cette phrase, dans l’article « Eclectisme » de l’Encyclopédie : « Le progrès des connaissances humaines est une route tracée, d’où il est presque impossible à l’esprit humain de s’écarter » (1755).

[2] Commentaire : Qui ne ressent pas aujourd’hui le fait que les technologies numériques et la robotisation étouffent chez la plupart des gens le sentiment de leur liberté originelle, voire celui de leur dignité ?

[3] Et Rousseau d’ajouter, en note infrapaginale: « Les princes voient toujours avec plaisir le goût des arts agréables et des superfluités […] s’étendre parmi leurs sujets. Car outre qu’ils les nourrissent ainsi dans cette petitesse d’âme si propre à la servitude, ils savent très bien que tous les besoins que le peuple se donne sont autant de chaînes dont il se charge».

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